A quelle égalité l’école peut-elle éduquer ?

A quelle égalité l’école peut-elle éduquer ?
22 avril 2015 Dorothée Paliard

A quelle égalité l’école peut-elle éduquer ?

Par Olivier Gosset, Président des « Enseignants pour l’Enfance ».

  Vague et confuse, la notion d’égalité est comprise aujourd’hui comme une équivalence des êtres et des personnes. Pourtant, l’étymologie même du terme rappelle un processus subtil d’association et de distinction : « aequalis » est un adjectif latin qui désigne une personne égale à une autre du point de vue de l’âge mais qui lui demeure différente du point de vue de l’identité. En somme, l’égalité est cette opération de l’esprit qui consiste à rapprocher des éléments séparés par la mise en valeur d’une détermination commune. Aux antipodes de ces subtilités, Najat Vallaud-Belkacem déclarait, lors de sa promotion au poste de Ministre de l’Éducation nationale, vouloir « transmettre » à l’école une « culture de l’égalité ».[1] Ici, le terme ne désigne plus une conception intellectuelle mais une somme de faits à transmettre, couronnés par un principe universel. Appliquée à l’école, cette ambition est plus que surprenante, dans la mesure où le monde scolaire est par essence le lieu des distinctions ouvrant à l’espace des hiérarchies : les élèves sont face à des maîtres, ils sont évalués, parfois classés et on les autorise ou non à accéder au niveau supérieur. Quoi d’étonnant à cela d’ailleurs puisque la culture, ce bien que souhaite transmettre l’institution scolaire, est un langage qui permet d’ordonner le monde et donc de l’étager ? Comment donc a-t-il pu se faire que l’égalité devienne l’objet d’un enseignement, l’absolu d’une pédagogie ? A quelle égalité, au fond, l’école peut-elle éduquer ?

Histoire de l’égalité : un principe politique devenu indifférenciation anthropologique 
Lorsque notre Ministre se fait chantre d’une égalité forcenée, elle se situe au terme d’un processus idéologique par lequel un principe politique s’est progressivement érigé en conception anthropologique. Au départ en effet, l’égalité fut cette « isonomia » grecque voulue par Clisthène qui souhaitait conserver l’unité de la cité en dépit des écarts de fortune. Pour que se régule l’autorité, on confia le gouvernement à 10 tribus, censées diriger les affaires à tour de rôle et compter en leur sein un nombre équivalent d’aristocrates, de littoraux et de ruraux. L’ « isonomia » est ici même norme pour tous c’est-à-dire possibilité d’exercer son suffrage au même titre que les autres et ce, indépendamment de sa condition. Privilège politique, l’égalité va devenir, dans la France des Lumières, prérogative juridique. L’Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen stipule que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Pourtant, cette équité face à la loi ne saurait déborder sur le champ social puisque, on l’oublie trop souvent, la suite de l’article rappelle que « les distinctions sociales » existent et « peuvent être fondées » « sur l’utilité commune ». Dans cette extension de la notion, le marxisme va franchir un cap, Marx récusant l’égalité française qui n’est pour lui que « droits de la société civile bourgeoise ». Réclamant plus, il souhaite alors passer d’une égalité juridique à une redistribution économique, obéissant au principe suivant : « de chacun selon ses possibilités à chacun selon ses besoins. » Arrivé à ce terme, la Modernité transforme l’égalité en égalitarisme, posture qui consiste à viser l’égalité absolue en matière politique et sociale, sans distinction des personnes. Témoin de cette radicalisation de la notion, le Parti Socialiste français rédige, en 2010 sa Convention Égalité réelle dans laquelle on apprend que « la mobilité dans la hiérarchie sociale sera d’autant plus facilitée que les barreaux de l’échelle sociale seront proches les uns des autres. » [2] Le paradoxe mérite ici d’être noté : le meilleur moyen de favoriser les ascensions consiste à d’abord réduire tous les écarts . Nous passons donc, en cette histoire de l’égalité, d’une répartition des pouvoirs à une homogénéité des avoirs, d’une équivalence dans la différence à une nivellation par l’indifférence. Ne peuvent plus être alors égales que les choses qui sont strictement semblables.

L’école comme lieu d’apprentissage des distinctions 
Le problème est que l’école, en sa nature même, refuse cette contrainte de la similarité. Vecteur d’un savoir, le maître est celui qui initie l’enfant aux réalités d’un monde discriminant. Preuve de cette exigence, la culture, qui est le bien que lègue l’institution à ses élèves, est à la fois témoin et acteur de ces distinctions. Ainsi, tous les récits de création sont des histoires de séparation. En sa Théogonie, Hésiode rappelle que, si « Avant tout fut l’Abîme », « Terre aux larges flancs et Amour » vinrent et d’ « Abîme naquirent Erèbe et la Noire nuit ». Le poète ici rapporte comment se succédèrent logiquement et chronologiquement les éléments créés. Instaurant une origine, Hésiode hiérarchise les éléments qui lui sont subordonnés. Comme discours sur le monde, la culture est donc cette parole discriminante qui permet d’appréhender cette réalité différenciée qu’est la nature. Et nier cette fonction du savoir c’est laisser l’enfant dans le monde confus des équivalences où il n’aurait ni rôle ni liberté. Incarnant cette prise de conscience, Jules Ferry prononçait, le 10 avril 1870, un « Discours sur l’égalité d’éducation ». Promettant une équité dans la transmission des savoirs, il précisait aussi : « je ne veux pas prêcher je ne sais quel nivellement absolu des conditions sociales. » Au contraire, ajoutait-il, « il y a toujours sans doute des hommes qui commandent d’autres hommes qui obéissent mais le commandement et l’obéissance sont alternatifs et c’est à chacun à son tour de commander et d’obéir. » [3] On le voit donc, l’équivalence des statuts conduirait, selon le père de l’école, à la confusion des rôles et empêcherait le fonctionnement démocratique : en cet aplanissement où il n’y a plus gouverneur ni gouverné, c’est le règne de la tyrannie qui peut tranquillement s’installer. L’école est bien antichambre des parlements en cela qu’elle instruit les élèves à discerner les rangs et les fonctions. Abolir ces graduations c’est faire advenir le règne du même où l’autre, assurément, n’aurait plus lieu d’être.

Les « Outils pour l’égalité filles garçons », pédagogie de l’indifférence, stratégie de la surveillance 
Or précisément, les « Outils pour l’égalité filles garçons » que propose le Ministère de l’Éducation nationale dans sa lutte contre le sexisme et les discriminations participent de cette ambition égalitaire. En son « Introduction », le programme proposé justifie son entreprise par le fait que la « différenciation », suscitant les « préjugés », est « discriminante » et se fait « source d’inégalités ». [4] Supprimer celles-ci suppose alors de « neutraliser les stéréotypes » pour atténuer toute différence. Perçue comme cause de hiérarchisation et d’injustice, la distinction est devenue, en ce douteux syllogisme, origine de souffrances que l’école aurait pour mission d’abolir. Pour mettre en œuvre ce projet, plusieurs pistes sont proposées. Tout d’abord, il s’agit d’initier les enfants aux hésitations de la culture en matière de sexuation. Ainsi, l’étude des œuvres de littérature pour la jeunesse permettra de voir que la langue est indécise, et l’on réalisera que, dans « Le Petit Chaperon rouge », le personnage principal, qui est une petite fille, « est souvent désigné par il ». Appelée à être vécue par la classe elle-même, cette indistinction peut ensuite faire l’objet d’inversions ludiques. En effet, une séquence propose de « réaliser une chorégraphie à partir d’un conte dont les rôles sont a priori sexués ». « En fonction des choix » formulés par les élèves, on demandera à ceux-ci de « débattre/faire des compromis pour une répartition équitables des différents rôles. » Comprise comme arithmétique distribution des identités, l’égalité devient prétexte à tous les travestissements. Dans cette didactique du soupçon et de la permutation, c’est bien une identité troublée que l’on propose aux enfants. La lutte contre le sexisme et les discriminations passe donc par la neutralisation des sexes et des différences. Mais il y a plus grave : comme elle est essentiellement mentale, cette correction des représentations suppose une surveillance et un contrôle. Ainsi, la séquence « se saisir des événements de la vie scolaire » propose, « à partir de photographies d’occupation des ateliers » effectués en classe, d’ « entamer un débat sur les tendances qui se dessinent » et de « mener » une « réflexion dessus ». Sous le couvert du dialogue et de la mise en question, on somme des enfants de justifier leurs préférences. Collective et culpabilisante, cette mise en question devient intrusion qui confine à la violation des consciences. On retrouve alors l’antique prophétie de Tocqueville qui affirmait que « les peuples démocratiques veulent l’égalité dans la liberté », et que, « s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. »

Une équité face aux savoirs pour éduquer à la différence 
Pour sortir de l’impasse, peut-être faudrait-il commencer par rappeler quelques principes. L’égalité est modalité du réel et non savoir à proposer. En ce sens, elle ne s’enseigne pas comme fait mais s’envisage comme possibilité. Il est indispensable de remplacer cette « culture de l’égalité », promue avec tant de zèle par le Ministère, par une égalité de chacun face aux connaissances transmises. L’injonction politique, douteuse et incertaine, doit alors céder le pas à des initiatives courageuses et concrètes, qui osent offrir une même culture à tous. Et, en cette proposition, il serait bon, plutôt que de passer par une pédagogie de la déconstruction, de montrer aux élèves ce que le livre, cette somme d’expériences transmises, peut avoir de structurant et d’indispensable à notre appréhension du réel. Ainsi les Contes, systématiquement dénigrés par les thuriféraires de l’égalitarisme contemporain, offrent aux petits comme aux grands des histoires où se vivent et s’opèrent les vertus de la distinction. Le « Petit Chaperon rouge » montre par exemple les dangers que court quiconque n’aurait pas été instruit en ces matières. Le texte met en scène une « mère » et une grand-mère », qui sont « folles » de la beauté d’un « enfant ». Prises par leur passion, les deux femmes affublent ce dernier d’un « petit chaperon rouge » qui lui « sied si bien » que « partout » où il va « on l’appelle » « le Petit Chaperon rouge ». En quelques phrases, le conteur montre comment un petit être, privé de père et de repères, se trouve exposé à l’omnipotence d’un matriarcat violent. Par cette confusion générationnelle, mère et grand-mère s’associent en un désir réifiant, qui réduit l’enfant à l’état d’objet, simplement nommé par le vêtement dont on l’affuble. Quoi d’étonnant alors si le personnage, inapte à la distinction des âges, des mots et des choses, s’expose tout entier à cet inconnu, qui fait office de père et que le récit appelle « compère le Loup » ? Le conte suggère ainsi comment l’indistinction verbale livre les personnes aux tyrannies de l’illimité comme à la prédation du plus fort : le petit enfant qui pense que tout est semblable est en incapacité de se concevoir lui-même. La valeur première que peut alors enseigner la culture réside alors dans l’idée qu’en société comme en nature tout, assurément, ne se vaut pas.

Toute notre mission éducative est peut-être là. L’enseignement comme on sait consiste à faire entrer une classe dans l’univers des signes. Or un signe est un mot qui se distingue et qui distingue. Discriminant, le langage apprend à nommer les inégalités, à les méditer pour les jauger et, le cas échéant, les refuser. Une pédagogie qui aurait pour seul objectif de transmettre la valeur de l’égalité empêcherait une jeunesse de penser le réel et de s’y projeter comme force. Refusant le despotisme des égalitaires, nous voulons offrir à nos élèves la possibilité d’envisager la différence, afin qu’ils puissent comprendre leur environnement et s’y inscrire un jour comme acteurs. L’apprentissage des distinctions est ouverture à un espace qui permet à chacun de devenir son maître et de se faire élève du monde.


Notes et références :

[1] Najat Vallaud-Belkacem, conférence de presse du 1er septembre 2014.
[2] Convention Égalité réelle, novembre 2010, page 5.
[3] Le texte, peu connu, peut être consulté au lien qui suit : http://collectif-cape.fr/content/discours-sur-l-galit-d-ducation
[4] Les citations qui suivent se trouvent sur le site Canopé, réseau de création et d’accompagnement pédagogique, et sont consultables au lien suivant :  http://www.reseau-canope.fr/outils-egalite-filles-garcons.html

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