La morale dans les chaussettes

La morale dans les chaussettes
8 février 2016 Dorothée Paliard

La morale dans les chaussettes

Par Rémy Mahoudeaux. Février 2016.

Un article du blog les Crises attire mon attention sur une série d’affirmations (Ineptes ? Abjectes ? Les deux ?) proférées coram populo le 11 janvier 2016 avec l’aplomb que justifie l’éminence du cénacle et de l’auteur.

La conférence de Jean Tirole à l’Académie des Sciences morales et politiques était intitulée « la Moralité et le marché, pour une éthique du libéralisme » . De mon point de vue, une morale qui pue, au moins autant que mes pieds, mes chaussettes et mes chaussures après une très longue course estivale. Voici un petit florilège commenté tiré de son verbatim.

On ne peut pas se targuer de moralité quand on est contre le commerce des organes.

Oui, la disponibilité d’organes pour les transplantations est insuffisante pour couvrir les besoins des malades, riches ou non. Oui, il est possible de ne vivre qu’avec un rein. Oui, il existe un marché – noir – pour des reins à transplanter. Faut-il considérer, comme le laisse entendre Jean Tirole reprenant Gary Becker, que l’interdiction de vendre son rein, en limitant l’offre, condamne à mort les malades qui en ont besoin ? L’argument frise l’obscénité : la réduction en objet de commerce d’une partie du corps humain n’est qu’une forme d’esclavage nouvelle rendue possible par la technique médicale, une relation où le dominant impose son intérêt au dominé dans une transaction où l’évaluation est biaisée par un rapport de force trop disproportionné. Se pose en outre le problème éthique lié à l’histocompatibilité qui est éludé : Est-il moral ou même seulement utile ou efficient que l’appariement d’un rein et d’un malade se fasse au plus offrant, et non en fonction de la probabilité estimée de succès de la transplantation ?

En soi la cupidité n’est donc ni bonne ni mauvaise.

Le désir effréné de richesses, l’appétit sans bornes pour l’argent n’échappe pas à la condamnation morale qui frappe toutes les passions, excessives par essence. La sagesse populaire l’exprime simplement : l’argent est un bon serviteur et un mauvais maître. Mais non, Jean Tirole postule une neutralité morale du goût du lucre. Du moins n’entonne-t-il pas le « greed is good, greed is right, greed works » de Gordon Gekko : faut-il le remercier de sa (relative) modération ? Le Christ en Matthieu en 6, 24 nous met, nous qui ne sommes que des serviteurs, devant un « ou » exclusif : servir l’argent ou Dieu, le mal ou le bien, pas un peu l’un et un peu l’autre.

Une personne qui serait scandalisée par l’idée même de la prostitution ou de relations tarifées, peut néanmoins rester avec son conjoint, sans amour, par désir de sécurité financière ou par simple peur de la solitude.

Peut-être que cette phrase est choquante parce que cette affirmation est vraie. L’instrumentalisation de l’autre peut exister dans le mariage (comme dans un couple non marié), consciente ou non. Il est des mariages, des unions où l’on cesse d’aimer l’autre, des couples où l’intérêt de l’un préside à l’arbitrage qui fait qu’il survit. Est-ce moral ? Non, bien sûr : si je cesse de vouloir sincèrement le bien de l’autre, de travailler quotidiennement à y contribuer dans la mesure de mes moyens, mon couple, ma famille est dans une impasse. Le divorce serait-il une meilleure solution d’un point de vue moral ? Les enfants des couples séparés, même dans de « bonnes » conditions, n’en témoignent pas nécessairement. Est-ce pour autant une « prostitution » que de rester ensemble quand on ne sait plus s’aimer comme devrait s’aimer un couple ? Bien sûr que non, et cette vision du monde à travers un prisme exclusivement utilitariste et très caricatural est révoltante. Après tout, nous savons bien que nous sommes tous des pécheurs, et c’est à Marie Madeleine que le Christ est apparu en premier après sa résurrection.

D’autres exemples pourraient être tirés de cette conférence, que votre perception jugerait peut-être plus pertinents. D’autres commentaires pourraient étoffer ou contredire les miens. Je n’ai pas lu dans la presse que Jean Tirole avait été lynché pour ses propos tenus, rappelons-le, lors d’une conférence à l’Académie des Sciences morales et politiques, avec le concours d’une Fondation Éthique et Économie. Que de grands et nobles mots qui se commettent avec des propos aussi contestables ! Tant mieux qu’il en soit sorti indemne, ses propos à la gloire d’un marché paré de vertus qu’il n’a pas ne méritent pas d’être châtiés d’une bastonnade, mais juste réfutés, publiquement et avec force, par de plus savants que moi. Et nonobstant la vulgarité du geste, j’espère que certains les ont sifflés ou au moins se sont abstenu de les applaudir.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux