Voyage au bout de l’indécence

Voyage au bout de l’indécence
27 janvier 2016 Dorothée Paliard

Voyage au bout de l’indécence

Par Stéphane Duté, @veilleur80, 26 janvier 2016.

Je ne vous parlerai pas aujourd’hui de tel ancien président de la République française qui, après avoir « arrêté définitivement la politique » en 2012, les larmes aux yeux[1] ; après s’en être allé « gagner » 100.000 dollars en 2 heures au Qatar[2] une semaine après qu’il fut redevenu président de son parti en novembre 2013[a3] ; après qu’il eut juré d’abroger la loi Taubira devant un parterre de militants de sens commun[4] en novembre 2014, a finalement jugé bon de revenir en politique et de ne pas abroger la loi Taubira. Je ne vous parlerai pas de cette personne, car il ne s’agit là que d’inconstance, d’inconsistance, de médiocrité et finalement, de politique telle que nous, gens ordinaires, la subissons depuis de longues années. L’indécence, c’est autre chose. C’est à la fois plus grave, plus sale et plus sournois.

Orwell et la « décence ordinaire »

C’est Georges Orwell qui le premier, a travaillé sur cette notion de « décence ordinaire », décence que l’on ne trouve que chez les gens ordinaires, précisément. Il ne s’agit nullement d’une posture morale, mais plutôt d’un ensemble de pratiques, une certaine manière de se tenir dans le monde, une capacité à aider, à aimer. Une envie de donner gratuitement ou bien encore d’admirer. C’est que pour les gens ordinaires, voyez-vous, il y a des choses qui ne se font pas. Tout simplement. Et nul ne peut forcer une personne libre, ordinairement libre, à faire ce qu’elle ne souhaite pas faire. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa[5] qui a repris les travaux d’Orwell, « le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre ». La décence et la liberté marchent main dans la main, comme marchent main dans la main l’indécence et le totalitarisme. George Orwell pensait qu’il existait chez les gens simples, les gens du peuple, une «honnêteté ordinaire» qui s’exprimait sous la forme d’un penchant naturel au bien, au juste, et au décent. Pour lui, l’homme ordinaire n’a nullement besoin de se tourner vers une autorité pour agir moralement. C’est qu’il possède en lui-même une « faculté sensible d’évaluation morale qui précède toute norme conventionnelle » [6] . Quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à ce que, nous autres catholiques, comme dirait Bernanos, appelons la conscience, et qui est gravée dans le cœur de l’Homme. Enfin des hommes et des femmes qui ne sont pas invités à Davos…

Davos et « l’indécence extraordinaire »

Le forum de Davos, en Suisse, est, chaque année, le rendez-vous obligé des milliardaires du monde entier. Ils s’y rendent, en jet privé, pour parler écologie. Et d‘économie. C’est l’antre du libéralisme. Or, comme par définition, le libéralisme exclut toute idée d’une morale commune (chacun doit avoir sa propre morale), on y entend des choses que les gens ordinaires ne pourraient pas même imaginer.

Et c’est dans ce cadre que madame Christine Lagarde, actuelle et future président du FMI s’est rendue pour remettre son rapport, lequel rapport appelle à « une intégration rapide des migrants au marché du travail ». Dans ce rapport, il est demandé aux gouvernements  « d’autoriser les réfugiés à travailler pendant l’examen de leur dossier, mais aussi et surtout, de pouvoir les payer moins que le salaire minimum là où il est en vigueur ». Oui, vous avez bien lu. Pour le FMI, « l’impact économique de cette vague migratoire dépendra de la capacité des réfugiés à pouvoir travailler rapidement et sans que les employeurs ne doivent forcément leur verser le salaire minimum ».

Voilà, vous avez compris, c’est ça l’indécence. Car vous avez d’un côté une Europe où, officiellement, plus de 22 millions de personnes[7] sont au chômage, ce qui objectivement, est un drame. Vous avez de l’autre côté des millions de migrants qui arrivent en Europe et qui n’ont rien, ce qui, tout aussi objectivement, est un autre drame. Et puis vous avez à Davos, quelques centaines de milliardaires et de politiciens qui s’extasient devant l’idée géniale de madame Lagarde, laquelle propose ni plus ni moins d’étendre à toute l’Europe, une manière de semi-esclavage qui débouchera sans aucun doute sur une baisse de rémunération des salariés européens. Car dite-moi quelle entreprise acceptera de payer un ouvrier français ou allemand 1300 euros, si un syrien est autorisé à faire le même travail pour 300€ par mois ?

Franchement, si l’on voulait opposer les migrants et les européens, on ne s’y prendrait pas autrement. Au reste, madame Lagarde ne réfute pas cet argument puisque dans l’article[8] que je vous invite vraiment à lire (et qu’à part l’OSP, aucun média français n’a repris), « le FMI reconnaît que ses solutions économiques sont politiquement sensibles… ». Ah ben ça, ma bonne dame, pour être sensible…

Davos et la miséricorde

Finalement, c’est le pape François qui parle le mieux de Davos. Par un étrange concours de circonstances a été publié durant « le sommet des indécents », le message du pape pour le carême 2016[9].

Et il écrit ceci :

« (…) Cet aveuglement est accompagné d’un délire orgueilleux de toute-puissance, dans lequel résonne, de manière sinistre, ce démoniaque « vous serez comme des dieux » (Gn 3,5), qui est à la racine de tout péché. Un tel délire peut également devenir un phénomène social et politique, comme l’ont montré les totalitarismes du XXe siècle, et comme le montrent actuellement les idéologies de la pensée unique et celles de la technoscience qui prétendent réduire Dieu à l’insignifiance et les hommes à des masses qu’on peut manipuler. Ceci, de nos jours, peut être également illustré par les structures de péché liées à un modèle erroné de développement fondé sur l’idolâtrie de l’argent qui rend indifférentes au destin des pauvres les personnes et les sociétés les plus riches, qui leur ferment les portes, refusant même de les voir. »

Et il écrit encore :

« Il existe toujours le danger qu’à cause d’une fermeture toujours plus hermétique à l’égard du Christ, qui dans la personne du pauvre continue à frapper à la porte de leur cœur, les hommes au cœur superbe, les riches et les puissants finissent par se condamner eux-mêmes à sombrer dans cet abîme éternel de solitude qu’est l’enfer. »

Et il écrit enfin :

« Il croit être riche mais, en réalité, il est le plus pauvre des pauvres

Alors, si Dieu le veut, nous n’irons pas seul à « l’abattoir international en folie » dont parlait Céline[10] à propos de la guerre qui, de nos jours, est économique. Nous irons avec le Christ. Et tant pis si, vu de Davos, cela parait indécent à Lagarde et consorts…

[1] http://elections.lefigaro.fr/presidentielle-2012/2012/05/07/01039-20120507ARTFIG00615-sarkozy-confirme-qu-il-arrete-la-politique.php

[2] http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Nicolas-Sarkozy-en-conference-au-Qatar-667988

[3] http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/11/29/nicolas-sarkozy-elu-president-de-l-ump_4531625_823448.html

[4] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2014/11/17/25002-20141117ARTFIG00072-abrogation-de-la-loi-taubira-le-revirement-de-sarkozy-conteste-par-ses-anciens-ministres.php

[5] Orwell, anarchiste tory, Ed. Climats.

[6] http://www.lefigaro.fr/livres/2008/10/02/03005-20081002ARTFIG00447-la-banalite-du-bien-.php

[7] http://www.touteleurope.eu/actualite/le-taux-de-chomage-dans-les-etats-membres-novembre-2015.html.

[8] http://www.rts.ch/info/economie/7431391-le-fmi-prone-une-integration-rapide-des-migrants-au-marche-du-travail.html

[9] http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/messages/lent/documents/papa-francesco_20151004_messaggio-quaresima2016

[10] Voyage au bout de la nuitéditions Gallimard, 1952), p.148

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